Didier Estival
Je me souviens avoir toujours dessiné avec des périodes plus ou moins productives. Enfant, j'occupais les longues journées de classe par des rêves éveillés que j'illustrais sur les cahiers et le bureau d'école, et c'est bien ce bureau que j'ai dû poncer et revernir pour l'avoir trop graphé, gratté, transformé.

Enfant, les déjeuners de famille étaient l'occasion pour mes parents, oncle, tante, de relater des récits de la guerre 39-45. J'appris alors, que ma mère et les gens du village allaient se cacher dans les bois pour fuir les troupes ennemies qui remontaient vers le nord. Ils incendiaient les maisons qui se trouvaient sur leur passage. J'appris aussi, que j'avais un grand oncle, figure du Rouergue, résistant sous l'occupation, qui fut arrêté et torturé par la gestapo, puis assassiné d'une balle dans la nuque sans avoir dénoncé un seul de ses camarades.
Je subissais ces récits angoissants sans discernement, j'absorbais la noirceur des mots que je mettais mentalement en image. Dés lors, j'ai développé une extrême sensibilité, pour tout ce qui a rapport au côté sombre de l'existence.

Adolescent, l'entourage disait que j'avais un bon coup de crayon, ce qui se confirmait par les prix obtenus dans les divers concours de dessins. Puis il y a eu une longue période de latence où les préoccupations étaient d'ordre, professionnelles, sentimentales, familiales.


Le dessin est revenu avec force à l'âge de 25 ans. Emprunt d'académisme, le trait se devait d'être parfait et le dessin appliqué. Cinq ans après, la peinture à l'huile me permettait de rendre plus réaliste le dessin. Dans un premier temps, je prenais un nombre incalculable de photos pour en sélectionner 3 ou 4 que je reproduisais sur une toile. Les thèmes étaient récurrents : carcasses de voiture, décomposition de toute sorte, cimetière marin, épaves, portraits...

Après cette longue période « d'apprentissage », je me suis tourné vers la peinture acrylique, sans abandonner totalement l'huile. Le dessin se transformait petit à petit. La composition inspirée du mouvement cubique s'en éloignait tout à la fois.

En 1999, dans le cadre d'une formation en art-thérapie (INECAT), j'ai amorcé un virage artistique, avec un important travail sur moi accompagné d'un processus de création. Ma peinture plus en matière et en profondeur, plus impulsive et spontanée, répondait à des interrogations intérieures. Une série de formes ovoïdes surgirent de chaque toile, évoquant tour à tour, des cocons, des mégalithes, des momies, des vulves. Cette production de l'inconscient s'est également traduite en trois dimensions dans des volumes ou le corps était prisonnier voire torturé.

Insidieusement, de dessins en peintures, de peintures en volumes, de volumes en installations, une trame s'est constituée et des liens se sont fait. Des paysages catastrophiques, chaotiques, d'après guerre, des no man's land, des paysages angoissants sont apparus comme des réminiscences de l'enfance. Aujourd'hui ces images reviennent en surface sous forme d'exutoire, dans des mises en forme imaginaire qui s'inscrivent dans un travail de mémoire collective, comme témoignage d'un monde guerrier non révolu.

Le retour au dessin, m'entraîne dans un combat sans limite, jusqu'à l'anéantissement total du support.
Les dessins que je présente, sont des rescapés de cette lutte. Le support papier est vulnérable lorsqu'il subit le trait fortement appuyé, le grattage, et le jet d'eau froide. Il devient fragile et se déchire, mais, parfois il peut être sauvé avant sa destruction. Dans ce cas, des morceaux témoins de cet acharnement sont rassemblés et collés entre eux pour entrer dans une composition.

D'autres dessins ne subissent pas cet assaut. Plus mystérieux, ils apparaissent comme une évidence et restent en l'état, sans que je m'emploie à intervenir davantage. Le contrôle du mouvement dans l'immobilité des portraits est tout aussi inquiétant que les excès de mouvements dans les corps meurtris des oiseaux.

En jouant du noir et du blanc, de la vie et de la non vie, de l'immobilité et du mouvement, ma démarche artistique, n'est rien d'autre qu'une pulsion de vie contre l'inéluctable issue de l'existence.

               ESTIVAL Didier


Conception et réalisation : Sébastien Feigna

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